Retarder L'échéance
Ne voulant pas plus retarder notre départ nous avons repoussé notre bateau dans l'eau au beau milieu de port et de la nuit. Puis nous sommes partis. Sans prononcer une parole, tourner vers la terre que nous connaissions si bien, nous fesions nos adieux à notre ancienne vie. Puis, Joseph se retourna vers notre futur et sans prononcer une parole je vins m'assoir à ces cotés. Près de la barre. La voute céleste s'éternisait au-dessus de nos têtes et tous ceci semblait infini et irréel. Au bout d'un moment je me mis à parler. Librement. Depuis tant d'années. Je ne me mentais plus et je ne me cachai plus.
- Quand mes tantes sont mortes j'ai cru pouvoir enterrer mon passé et réussir à l'oublier. Mais je me trompai. Où que j'aille je serais toujours une reprise de justice. On ne change pas ce qu'on est.
- C'est vrai. Ton passé peut te rattraper et tu ne peut pas le changer. Mais tu peut changer ton futur. Il est entre tes mains. C'est le choix que tu fais qui fait de toi ce que tu es.
- Mais je ne sais pas ce que je suis.
- Tu es une reprise de justice. La seule et l'unique qui puisse encore faire bouger les choses. L'endroit et la date à laquelle tu es née ne fait pas de toi ce que tu es. Contrairement à tous ces trous du cul qui passeront leurs journées à se demander à qui ils servent, toi tu le sais déjà.
- Vraiment?
- Oui. Tu es là pour faire bouger les choses. Tu peux donner une vie aux autres repris qui attendent que quelqu'un leur donne une voie. Tu es toi.
Incapable de dire autre chose, j'essayais de lui faire comprendre ce qu'il représentais pour moi. Je porta simplement ma main à mon c½ur. Joseph sourit et se mit à fredonner un air. Notre chanson préféré à tous les deux: Open your eyes de sum 41.
Et nous restâmes là, sous les étoiles jusqu'à ce que le jour se lève.
Je ne me suis pas fait réveiller par le bruit des vagues ou encore par le hurlement du vent. C'est une mouette qui me réveilla. Sans doute la dernière que l'on verra avant longtemps. Elle était perchée sur le bord du bateau et elle me contemplait avec un air malin et presque intelligent. Je la regardais avec intensité, comme si je m'attendais à ce qu'elle me dise quelque chose, nimporte quoi. Au lieu de ça, elle inclina la tête et s'envola. Je la vis disparaître derrière un nuage. Jospeh posa ma main sur mon épaule et me dit:
- Fais-toi au temps.
Nous écoutions les rolling stones accoudés au bastingage. On se laissa porter par la musique sachant bien qu'ici personne ne nous dirai de la fermer. On chanta jumpin' jack flash à plein poumon. Et à la fin de la chanson on s'écroula de rire tellement on se sentait con et en même temps heureux. Avec Joseph je me sens moi, pas comme une fille qui as un jour de trop mais juste comme il faut. On se comprends, on a même pas besoin de dire ce qu'on a à dire, on le ressent dans notre chair.
- Tu connaissais le mec qui t'as agressé hier?
- Un peu.
- Dis m'en plus.
- Un peu c'est pas clair?
- Pas vraiment. Tu l'as déjà rencontré?
- Je ne sais pas. Oui et non.
- Exprimes toi.
- Il a tué mes tantes. Et sans doute l'infirmière de mon collège.
- Petit con.
Il n'avait pas dit «je suis désolé» comme tout le monde, et ça me plaisais assez.
- Et pourtant je l'aime. Et il m'aime. Et je le déteste. Et il me déteste. Et pourtant je sais qu'on ne peut pas vivre l'un sans l'autre.
Ce fut tout. Nous restâmes là, à nous faire bercer par les vagues dans l'immensité d'eau. Nous étions seuls. Seuls et la mer.